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    Merci à Philippe Chauché, journaliste à Radio France et chroniqueur à la Cause littéraire d'avoir pris le temps de s'intéresser et de chroniquer les ouvrages de Mireille Disdero, Emanuel Campo, Hélène Dassavray et Marlène Tissot, tous les quatre publiés dans la collection Sur le billot des éditions la Boucherie littéraire.

     

    Quatre livres de La Boucherie littéraire

    Ecrit par Philippe Chauché le 12.04.16 dans La Une CED, Les Chroniques

     

    Ecrits sans papiers, Pour la route entre Marrakech et Marseille, Mireille Disdero

    Maison, Poésies domestiques, Emmanuel Campo

    On ne connaît jamais la distance exacte entre soi et la rive, Hélène Dassavray

    Lame de fond, Marlène Tissot

    Quatre livres de La Boucherie littéraire

      Ecrits sans papiers

    « Le sud lie ton corps au soleil / et la lumière en voyage / vient boire dans ta main ».

    « La lumière est perturbée par le vent. On sent que quelque chose existe. C’est humble, ça ne s’impose pas. Le vent. Le soleil ».

    « Et dans le ciel orange, deux gabians puis un avion au ventre blanc, tracent un trait de lumière sur ta mémoire pour plus tard ».

    Saisir ce qui nous saisit lorsque l’on va d’une ville à  l’autre, d’un port à un autre, lorsque l’on projette son corps, ses pensées et ses phrases de Marrakech à Marseille, avec des haltes hispaniques. Ces écrits, ces notes glanées, ces impressions, ces saisissements, ces éclairs, ces éclats donnent force et brillance à ce récit romanesque. Il y a là, chez Mireille Disdero, l’art de saisir sur le vif, comme on peut le dire d’un photographe qui sait voir, faire voir et finalement faire entendre.

     

    MaisonPoésies domestiques


    « Je compte lancer une revue de poésie avec dedans / un coussin / un meuble / un pouf / un shampoing anti pelliculaire / une platine vinyle / un forfait 2 heures + S.M.S. et M.M.S. illimités / un clic-clac / du rap etc… »

    « Tu t’es permis / de m’emprunter mon Bukowski / pour le lire aux toilettes. / Le glamour des premiers jours s’en est allé / comme des chevaux sauvages dans les collines ».

    Emmanuel Campo ne manque ni d’audace, ni de culot, il écrit comme s’il chantait, et d’ailleurs, il chante. Ses petites poésies résonnent comme des chansonnettes, d’enfance et de son âge, l’une donnant naissance à l’autre, des ritournelles. Ces Poésies domestiques misent sur la collection, la multiplication, la rencontre, la surprise, les mots qui se rencontrent pour la première fois ont souvent l’air surpris. L’auteur, joueur, en joue, s’amuse des phrases reçues et des situations inventées ou supportées, et tout cela fort heureusement n’a aucune incidence sur la rotation de la planète.

     

    On ne connaît jamais la distance exacte entre soi et la rive


    « Parfois un fleuve / avec son tumulte / parfois une fontaine / parfois un geyser / parfois une rivière / d’eau douce et salée / comme des larmes / sans la tristesse ».

    « … on ne connaît jamais la distance exacte / entre soi et la rive / ni à quel moment la vie vous échoue / sur les plages / de votre mer intérieure… »

    Un roman comme un corps en mouvement permanent, une fontaine de jouvence,  poétique, où à chaque mot, à chaque phrase, le corps se livre, comme un torrent. Joie du corps et des mots qui le dévoilent, où le corps en dit toujours plus, comme s’il ne cessait d’écrire ses aventures. Au centre de cette folle aventure du corps, l’origine de l’auteur, autrement dit l’Origine du monde et les grandes marées de l’amour.

     

    Lame de fond


    « Les heures se débobinent, Cancale se déplie comme un livre d’images. L’enfilade de restaurants entre l’Epi et la digue du phare. Le chemin des douaniers, les parcs à huîtres, les rochers. Le bruit des coquillages qui s’émiettent sous nos semelles. Je trinque à ton éternité en buvant l’horizon, d’un trait ».

     

    Lame de fond est un roman de la mémoire et de la mer, comme une chanson que fredonnait un chanteur de variétés aux longs cheveux blancs, le roman de la disparition d’un loup de mer. Un père, un frère, un ami, son visage, son corps, ses exploits marins, son odeur, sa passion hante la mémoire de la narratrice, et c’est à chaque page saisissant de justesse. La marée accompagne chaque page de ce minuscule livre, une marée de souvenirs, face à la mer, où les disparus ressemblent à l’éclat blanc d’un phare ou d’une page de Lame de fond.

     

    Philippe Chauché


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    Il y a quelques semaines je m'entretenais avec Philippe Chauché, journaliste à Radio France et chroniqueur à la Cause littéraire. C'est sur le site de cette dernière qu'a été publié notre échange.

    En voici le contenu :

    Rencontre avec Antoine Gallardo de La Boucherie Littéraire

    Ecrit par Philippe Chauché 12.04.16 dans La Une CED, Les Dossiers, Entretiens

    Rencontre avec Antoine Gallardo de La Boucherie Littéraire

    Photo de Pascale Goze

    La Cause Littéraire : Vous parlez dans votre prière d’insérer d’un « cheminement et un mûrissement des désirs qui placent la poésie contemporaine sur son billot », pouvez-vous en dire plus ?

     

    Antoine Gallardo : Le cheminement et le mûrissement des désirs sont bien ceux de l’envie d’éditer, de publier sous forme papier, bref de faire des livres. Aujourd’hui dans le Luberon mais demain peut-être ailleurs. Ce sont les rencontres qui favorisent la création, guère le lieu. Les premiers projets de publication avancés sont nés en l’an 2000. Il s’agissait de publier essentiellement de la littérature jeunesse et des contes étrangers pour enfants impliquant des travaux de traduction, le travail d’illustrateurs et le désir de publier sous format papier sans faire de livre, au sens codex moderne du mot.

    Mais en ayant reçu une formation en Métiers du livre et exerçant déjà en qualité de libraire sur les grands salons du livre de l’hexagone pour de grosses maisons d’édition ou de grandes librairies, je savais que le nerf de la guerre, au-delà des aspects financiers, est la diffusion/distribution. Il était hors de question de publier des livres sans avoir les moyens de leur faire rencontrer leurs lecteurs potentiels. A quoi bon avoir des cartons remplis de livres ? Est-ce rendre service au texte et à son auteur de les tenir enfermés au fond d’un garage en attendant d’hypothétiques ventes sur des salons du livre ? Être éditeur, selon moi, c’est 10% de création éditoriale et 90% de temps consacré à la promotion et la diffusion. Éditer c’est défendre un titre et son texte mais c’est surtout le porter et savoir que cela ne peut fonctionner que si on est prêt à le faire durant plusieurs années. Aussi, envisager de faire de l’édition et se passer des libraires relève, à mon sens, de l’absurdité.

     

    CL : Vous y défendez également une certaine exigence, dont vous avez fait preuve jusqu’à présent, comment l’entendre ?

     

    AG : Rien n’est facile. Aussi, ne surtout pas céder à la facilité. Par exemple, ne pas chercher à publier un nom, mais bel et bien le texte d’un auteur, ou sa création plastique. Je ne rejette pas le désir de voir le titre d’un auteur bien se vendre, au contraire. Mais la « fulgurance » du succès ne m’intéresse pas. Dans tout ce que je tente de faire et ce que je projette de réaliser, je cherche avant tout la pérennité. Pérennité de l’œuvre qui m’est confiée. C’est aussi pour cette raison que j’accepte rarement un texte et son titre dans l’état où je le reçois. Même si quelques heureuses exceptions arrivent comme de petits joyaux finement taillés. Cette exigence, je pense qu’il est permis de l’avoir plus aisément de par le statut de l’entreprise éditoriale. Car, même si je suis l’éditeur, au sens directeur de collection, laBoucherie Littéraire n’est pas une entreprise personnelle. Mais une structure associative.

     

    CL : Nous avons sous les yeux vos dernières publications, quatre recueils, entre récit romanesque et fiction poétique, c’est par là que vous affirmez votre ligne éditrice ?

     

    AG : Malgré les apparences, je ne publie que de la poésie. Il est vrai que la fiction et le récit dits poétiques sont au rendez-vous des dernières publications. C’est le cas de Lame de fond, de Marlène Tissot, qui s’inscrit pleinement dans le récit-fiction. Mais quoi qu’en disent l’auteure ou les lecteurs, j’ai publié avant toute chose un poème. Un poème fragmentaire s’il fallait le caser.

    La réalité de ce que j’affirme est que la ligne éditoriale n’est pas droite. La réalité est certainement liée au fait que je suis profondément attaché à la poésie. Que sa forme m’importe. Mais j’accepte qu’elle me surprenne, me fasse vaciller des fondations de ma culture.

    J’écris de la poésie depuis que je sais écrire.

    Je lis de la poésie depuis l’âge de 25 ans.

    J’ai publié à l’âge de 30 ans.

    J’édite depuis mes 43 ans.

     

    CL : Qui choisissez-vous d’éditer et pourquoi ?

     

    AG : En premier lieu je choisis d’éditer une poésie qui me touche, qui m’exalte ou qui m’abîme. Je publierais un texte qui lecture après lecture fera monter l’excitation du désir d’offrir à lire. L’envie de publier naît du désir de partager. Je choisis des textes dont je me sens la capacité de les porter des années durant et de les défendre avec la même conviction et les mêmes émotions que celles eues lors des premières lectures. À ce titre, je peux déjà vous annoncer que les prochains auteurs à paraître à la Boucherie Littéraire d’ici à la fin du premier semestre 2017, ordre non chronologique, sont : Patrick Dubost, Thierry Radière, Estelle Fenzy, Brigitte Baumié, Frédérick Houdaer, Isabelle Alentour…

     

    CL : Vous êtes aussi l’organisateur des « Beaux jours de la petite édition », à Cadenet dans le Luberon, avec quels objectifs ?

     

    AG : Avant toute chose je tiens à préciser que Les Beaux jours de la petite édition est un salon du livre généraliste et multi-générationnel spécialisé en petite édition. On y trouve autant de la bande dessinée, que de roman, de la poésie, de la jeunesse, du théâtre, que de livres portant sur l’économie et la politique ou traitant de la musique, du cinéma ou de la nature par exemple. C’est avant tout un salon d’éditeur, c’est-à-dire que pour qu’un auteur soit présent sur le salon, il faut d’abord que son éditeur le soit. Alors, avec la complicité de l’élue à la culture du Service culturel de la Mairie de Cadenet, dans le Vaucluse, il m’a été confié en 2011 la création d’un salon du livre. Ma seule contrainte était qu’il soit généraliste… pour le reste, j’avais carte blanche. Se sera donc un salon du livre pour tous, spécialisé en petite édition. Le pari était osé pour un village de 4000 habitants de se lancer dans pareille aventure. Créer un événement littéraire serti de maisons d’éditions dont personne n’avait jamais entendu parlé et dont la plupart des auteurs étaient incroyablement inconnus au bataillon de la lecture quotidienne…

    Voilà 6 ans que cela dure.

     

    CL : Et finalement qu’entendez-vous par petite édition ?

     

    AG : En soi, il n’y a pas de petits ou de gros éditeurs. Il y a seulement des femmes et des hommes, découvreurs et curieux par nature. Il n’y a que des éditeurs. Toutefois, le monde de l’édition est un iceberg dont on ne connaît bien que la partie émergée. Ceux qui façonnent la littérature contemporaine sont rarement à la lumière. Ils sont des mineurs de fond, des prospecteurs de pépites littéraires et parfois, grand bien nous fasse, des fous.

     

    CL : Vos projets pour demain ?

     

    AG : Capitaliser de bonnes âmes pour m’aider à l’année à l’organisation de ce salon du livre. Trop important pour une seule personne. Je ne suis plus capable de poursuivre seul. Pareillement pour le festival estival Poésie nomade en Luberon qui aura lieu cette année les 1, 2 et 3 juillet 2016 à Vaugines.

    Mes projets sont simples.

    Me dégager du temps.

    Vivre pour moi.

    Lire les livres que j’ai achetés ces 5 dernières années sans trouver le temps d’en lire un dixième.

    Écrire.

    Lire les autres, les publier, porter leurs écrits et les défendre.

    Inscrire leur œuvre dans un des sillons du temps.

    Les arroser d’incertitude mêlée au terreau de mes convictions.

    Et cultiver ce jardin avec la même douce passion qu’aux premiers jours.

     

    Philippe Chauché

    Son blog : Chauché-écrit


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  • Mardi 22 mars, la Maison de la Poésie Rhône-Alpes, dans le cadre des Mardis de la poésie invitait Maram al Masri et Emanuel Campo.

    Ci-dessous un article paru ce jour dans le Dauphiné Libéré édition Isère Sud.

    Maram al Masri & Emanuel Campo

     

     


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    Un grand merci à Jean-Pascal Dubost pour sa chronique parue dans Poezibao le 18 mars 2016.

    Jean-Pascal Dubost pour ceux qui ne le connaîtrait pas, est un poète français né en 1963 à Caen. Il vit dans l'Ille-et-Vilaine, dans la forêt de Brocéliande.

    Il publie des articles et critiques littéraires dans les revues Europe, Cahier Critique de Poésie, Gare Maritime. Il est l'un des collaborateurs du site de poésie Poezibao (actualité de la poésie contemporaine).

    Il a collaboré à l'activité de la Maison de la Poésie de Nantes, dont il a été le président de 2007 à 2011.

     

    "Maison" d'Emanuel Campo sous l'œil acéré de Jean-Pascal DubostLa Boucherie littéraire est une toute nouvelle maison d’édition de poésie, sise dans le Luberon, qui vient de publier une salve de quatre poètes1, ce qu’il faut saluer, car il n’est pas que des disparitions à déplorer, dans le milieu de la poésie, mais aussi et surtout des créations à soutenir. D’autant saluer, cette généreuse entreprise, qu’elle prend le risque de publier le premier livre d’un jeune poète de 32 ans, Emanuel Campo, Français et Suédois, poète pluri-disciplinaire (performer, interprète, musicien, scène théâtrale, spoken word etc.) Il est entendu que la jeunesse ne fait pas la qualité d’un livre, n’est pas Rimbaud n’importe quel quidam au prétexte d’une jeunesse d’artères. Il se trouve que la jeunesse de ce poète apporte une bouffée d’insolence à la poésie, ce qu’il faut signaler. Les poèmes, contrairement à ce que supposerait le sous-titre, n’appartiennent pas à une poésie du quotidien, au sens d’un relevé des faits du quotidien, sur le mode réaliste et neutre, ou néo-réaliste. Si la poésie d’Emanuel Campo est de quelque lignée, nous pourrions citer Tristan Corbière, Roger Lahu, Richard Brautigan, Charles Bukowski et Ian Monk, sur le registre de l’humour tantôt, à tonalité d’auto-dérision. Titre et sous-titre en eux-mêmes ouvrent la porte sur l’humour, un humour tautologique, pour leur cas, puisque le mot « domestique » est, étymologiquement, domesticus, « de la maison », autrement dit lire : « Maison, poésies de la maison », donc. Petite entrée en la matière d’humour, subtilement. Sur ce registre, Emanuel Campo nous ouvre la porte de sa maison, tantôt en rire jaune (Corbière), tantôt en humour décalé décapant presque absurde (Brautigan et Lahu), tantôt en humour noir (Bukowski), humour cruel quelques fois (Ian Monk). La patte de Campo, la personnalité d’écriture sienne, est l’assimilation des pères et phares qui font la sienne, insolente. Pas de grandes révélations sur le monde, on le sait rapidement, dès le deuxième poème :

    « Quand j’étais petit,
    je croyais que la bande de Gaza
    c’était un groupe de rock. »

    C’est affiché et clair, le monde est loin, même s’il est dans tous les gestes quotidiens, il est mis à distance par la dérision la plus totale comme dans le poème « Petit  pot, couches et discussion à propos d’économie », où après avoir effectué un tour de planète en l’espace de quelques gestes de la vie domestique :

    « et maintenant mon enfant,
    que vas-tu faire de toute cette mondialisation qui arrive aux portes de ta bouche ?
    À mon fils de 11 mois de répondre :
    ― Perso, j’en sais rien. Sûrement tout manger. Pose plutôt la question aux fabricants de couches qui tirent profit de toute cette merde. »
     
    Le sarcasme n’épargne personne, pas même l’interlocutrice des poèmes, compagne fictive ou réelle :

    « Tu me dis que tu aimes bien la poésie.
    En particulier ces courts poèmes japonais
    Les sudokus.

    Il y a de tout pour ne pas faire un monde, un macrocosme, du sudoku, donc, mais aussi du MMS, SMS, de la pub pour une revue de poésie, un atelier d’écriture, un flash mob, du streaming, du spasfon, des choses qu’on ne trouve pas a priori dans la poésie des poètes du grand vingtième, choses de la vie quotidienne, choses de la vie ordinaire, qui ne font pas rêver, d’un jeune homme sans illusions sur le monde et qui se rattrape en y mêlant des piments humours.
    La poésie, dans son extrême-contemporanéité ambiguë, n’est pas épargnée : « Je viens de rentrer d’une lecture/ça manquait de poil/une lecture organisée par une revue de poésie/ça manquait de poil/c’était marqué PERFORMANCE/ça manquait de poil/alors qu’il s’agissait d’une simple lecture qui/manquait de poil etc. »

    La platitude est la rampe de lancement des poèmes afin qu’ils décollent, exercice toujours périlleux, de faire poème avec le plat pays qu’est le quotidien domestique. C’est réussi. On sourit. Le tour de force est réussi quand on sourit où ce n’est pas drôle, comme Pierre Desproges savait nous faire rire jaune avec des choses graves. Parfois, on cherche le drôle pour sourire, et on ne le trouve pas, le poème semble tomber à plat, or ce sont les petites incartades de gravité glissées comme peau de bananes verbales.
    Poésie insolente, tonique, qui vous fiche une saine petite claque.

    Jean-Pascal Dubost


    1 En dehors de l’ouvrage ici recensé :
    Hélène Dassavray, On ne connaît jamais la distance exacte entre soi et la rive
    Mireille Disdero, Écrits sans papiers. Pour la route entre Marrakesh et Marseille
    René Lovy et Thomas Vinau, p(H)ommes de terre

     

    Maison. Poésies domestiques d'Emanuel Campo, collection Sur le billot, éditions la Boucherie littéraire, 60 pages, décembre 2015, 12 €


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