• La poésie, victime de "politiciens déboussolés"

    Voici l'intégralité de l'article de  Nicolas Gary paru dans ActuaLitté.com du15 juin 2015. La poésie, victime de "politiciens déboussolés". Interview avec André Velter.

     

     

    André Velter

    André Velter, en mai 2014 (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

     

    « Nous sommes tous dans une période où les questions engendrent d’autres questions sans trop entrevoir de réponses. Paradoxalement, vous interrogez le responsable d’une collection qui n’est pas en difficulté, avec des ouvrages de référence, mais aussi des recueils singuliers, jusque là presque confidentiels, qui se diffusent à grande échelle. Ce n’est pas là une raison pour manquer de lucidité et ne pas constater que l’évolution actuelle n’est guère favorable. Même à court terme, rien n’est garanti », nous explique-t-il.

     

    Et l’évolution, au futur proche, rime avec la suppression dès la rentrée de septembre de l’émission de Sophie Nauleau, Ça rime à quoi, sur France Culture. Cette décision « qui, en effet ne rime à rien, ne fait que suivre la débâcle éthique, culturelle et civilisationnelle d’une société en état de coma médiatique triomphant; elle accentue le mouvement déjà constaté dans l’ensemble de la presse où les chroniques poétiques ont disparu ou ont été réduites à des brèves dérisoires. Deux exceptions cependant : N ° 1 et la remarquable page conçue par Louis Chevaillier, et le court poème cité par Télérama. Qu’il n’y ait plus d’émission régulière spécifiquement consacrée aux poètes et à leur parole sur une antenne qui, depuis son origine, avait la poésie au cœur, sinon dans ses gènes, est pitoyable. Je pense à ce qu’un homme comme Alain Trutat avait orchestré pendant des décennies, à la place qu’il avait réservée aux aventuriers des mots, à ceux qui parlent, pensent et vivent comme personne. Désormais, aux commandes de la chaîne paradent des nains de jardin qui n’ont pour obsession que de façonner cette radio à leur image. »

     

    Il n’y aurait plus que sur le net… « Oui, peut-être… et pourquoi pas? C’est l’un des supports où il se passe et s’invente déjà pas mal de choses. Côté critique en tout cas, ce n’est pas le lieu où l’on entend un rédacteur en chef clamer qu’il ne faut pas plus d’un demi-feuillet pour rendre compte d’un livre»

     

    La place d’écrire, la place de parler : « Les moins de trente ans auraient du mal à croire qu’au siècle dernier il y avait une émission quotidienne de poésie sur France Culture. Il pourraient demander : de quel siècle parle-t-on? D’un temps jadis qui, précisément, n’a pas trente ans. Aujourd’hui, c’est au choix l’indifférence, la morgue ou l’inculture journalistique qui prévalent; alors que l’audience de la poésie, dans le pays, n’a jamais été aussi avérée. »

     

    Des festivals perdent leurs subventions, on ferme des Maisons de la poésie… « Certes, ce sont d’ailleurs des économies à très courtes vues, qui sont le fait de politiciens déboussolés et qui ne savent plus à quel populisme se vouer. Il n’en reste pas moins que la diffusion de la parole poétique (par le livre, les lectures publiques, les récitals, les CD, les DVD, le Net) est sans commune mesure avec ce qui se passait dans les années 60 ou 70. »

     

    Et France Culture? « J’accepte d’en parler, précise André Velter, mais j’entends le faire en toute clarté. Sophie Nauleau est ma compagne. Je sais que cela peut suffire à mettre en doute l’objectivité de mes propos alors que son émission vient d’être supprimée. Pourtant, ayant été le producteur de Poésie sur Parole, des Poétiques, d’Orphée Studio (et j’en passe), je pense avoir une écoute assez professionnelle pour ne pas être tributaire de mes émotions ni de ma colère. D’autant que pendant les sept années de Ça rime à quoi, je ne suis jamais venu y présenter l’un de mes livres : juste deux interventions pour évoquer mon ami Serge Sautreau, qui venait de mourir, et Tomas Tranströmer, qui venait d’obtenir le Nobel. Un tel scrupule est plutôt démodé j’en conviens… »

     

    En quoi cette émission était-elle unique et par là indispensable? « On y entendait la parole des poètes eux-mêmes, et cette parole n’ayant rien de commun avec le bavardage ambiant, elle requérait une qualité de questionnement et d’écoute tout à fait singulière, une attention qui pour être bienveillante n’en était pas moins vive, vigilante, alertée. Chacune de ces émissions, tout en étant totalement ancrée dans la création présente, constituait déjà des éléments de mémoire. Je vous pose la question : n’aimeriez-vous pas entendre Nerval, Baudelaire, Verlaine, Mallarmé, Apollinaire, et pourquoi pas Villon, Louise Labé, Théophile de Viau et tant d’autres, vous parlez de leurs poèmes et les lire à voix haute? C’est de cela que répondait Ça rime à quoi, avec les poètes d’aujourd’hui. »

     

    Mais alors, pourquoi se priver d’une telle émission? « Sans doute parce qu’il faut, consciemment ou non, donner des gages à l’amnésie programmée. C’est partout le même rideau de fumée : “Les Lumières” en option au collège, la poésie en option sur France Culture! On annonce un saupoudrage de poèmes dits par des comédiens et des sessions de rattrapage pendant les vacances d’été… »

     

    Par ailleurs, le Marché de la Poésie est lui aussi menacé, n’y a-t-il pas une transformation nécessaire de ce genre de manifestation? « Mais il y a déjà eu des évolutions, notamment une extension des activités liées au Marché, avant et après le rendez-vous de la place Saint-Sulpice. Ce qui est irremplaçable, c’est qu’un lieu existe où ceux que l’on appelle bien légèrement les “petits” éditeurs se rencontrent, une fois l’an, et rencontrent leurs lecteurs. Je ne sais pas ce qui est en jeu en terme de budget, je doute que ça excède quelques allers-retours à Berlin en Falcon. »

     

    Le tableau général est fort noir et désespéré… « Ne restons pas prisonniers de cette montée de ténèbres. Il faut résolument penser à outrepasser et à nous situer par delà espoir et désespoir. Fais ce que dois, disait Montaigne, alors retroussons-nous les neurones et les manches! Si vous le voulez bien, ce sera pour une prochaine rencontre où tout ne sera pas si sombre. »


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