Marcher. Les femmes ont toujours marché. Pourquoi en parlent-elles alors moins souvent que les hommes ?
Ces poèmes suivent la respiration de quelques unes, choisies, connues ou pas,
dans leur marche quotidienne ou exceptionnelle,
solitaire ou pas.
Ils tissent un lien entre elles, entre elles et la poète.
Nous nous déplaçons chacune à notre rythme, et ensemble, dans le monde.
je suis une de ces femmes qui des quatre coins du monde
chaque année
un soir
se retrouvent dans la rue et
marchent ensemble elles disent
reprenons la nuit
la rue et la nuit
sans peur
sans peur d’être agressées ou humiliées
la rue est aussi à nous
ne restons pas dans l’ombre
tenons-nous la main
je suis la Femme qui marche Giacometti m’a sculptée en plâtre d’abord
c’était avant la guerre
c’était avant son fameux Homme qui marche
plus célèbre que moi
je n’ai pas de bras
je n’ai pas de tête
mon corps est lisse comme une jeune fille
j’avance un pied à peine
plus tard je suis la nuit mains en avant
doigts écartés je tâtonne
mon corps toujours mince a pris quelque aspérité
est-ce que j’ai vieilli
est-ce qu’il me voit autrement
je suis en bronze
je marche
plus tard encore
je suis entre deux boîtes qui sont deux maisons
je suis décidée
j’avance à grands pas
il m’a taillée presque comme cet Homme qui marche
je l’annonce peut-être
mais je suis petite
je ne fais que trente centimètres
je suis une de ces trente-trois femmes venues chacune d’un coin d’Afrique
avec elles j’ai marché vers le Toit du Monde
notre Toit du Monde
à la frontière du Kenya
nos pas étaient des pas de guerrières
les femmes ici
cultivent la terre sans avoir le moindre lopin à elles
en passent toujours par un époux
par un père par un frère
s’il vient à mourir cet homme
elle cette femme qui a chaque jour travaillé cette terre
peut être chassée de ce sol comme une étrangère
du jour au lendemain
trente-trois femmes et je suis l’une d’elles
ont marché ensemble
vers le Toit du Monde
et leurs pas nos pas ont construit
ce jour-là
les bases de la Charte du Kilimandjaro
Christine de Camy a toujours mené ensemble: l'écriture de poèmes et autres textes, de préférence en marchant; des lectures publiques de textes d'écrivains choisis (M. Duras, P. Celan, A. Emaz, etc) et de ses propres textes, seule ou avec d'autres lecteurs, souvent accompagnée par des musiciens, parfois par des danseurs; son métier, psychanalyste.